Entretien avec Anne-Sophie Vivier d’Expertise France

Anne-Sophie Vivier a été mandatée par Expertise France pour effectuer une mission auprès du Ministère de l’Education au Vanuatu. Elle nous raconte ici plus en détails en quoi consiste cette mission avec ses défis et ses objectifs.

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Anne-Sophie Vivier

Pour commencer, pouvez-vous nous raconter votre parcours qui vous a mené aujourd’hui à travailler pour Expertise France au Vanuatu ?

Je vis au Vanuatu depuis 13 ans. J’ai fait des études de droit à la Sorbonne, plus exactement dans le droit international public. Je suis arrivée au Vanuatu avec la DCC (Délégation Catholique de Coopération) dans le cadre d’une mission de volontariat international en tant que professeure de français au Lycée de Montmartre.
Ensuite j’ai travaillé pendant quelques mois au Lycée Français comme conseillère pédagogique. Je suis retournée en France pour obtenir un Master dans le domaine des Droits de l’Homme à L’université Lyon 2 Lumière. Et je suis revenue au Vanuatu en 2007. Dès mon arrivée, j’ai eu la chance de trouver un poste de chargée de projets à l’Ambassade de France, où je suis restée 5 ans.

Ensuite, je suis devenue coordinatrice du CP-DAEU au Lycée Louis Antoine de Bougainville pendant quatre ans, comme Contractuel Recruté sur Place (CRSP) financé par le Ministère des Affaires étrangères français. A l’échéance de ce contrat, j’ai postulé chez Expertise France pour le poste qui venait d’être publié. J’ai été sélectionnée par les services centraux à Paris et j’ai commencé à travailler en janvier 2017.

Justement pouvez-vous nous expliquer plus en détails en quoi consiste votre mission pour Expertise France ?

Le poste consiste à appuyer la politique nationale de développement de l’enseignement supérieur bilingue, plus précisément à travers la création de cette université nationale qui est souhaitée par l’ensemble du gouvernement.

Derrière cet objectif principal se cache un large panel de missions, à savoir :

- Appuyer les formations existantes, principalement la licence Administration, Economique et Sociale (AES), pour s’assurer qu’elle fonctionne bien et qu’elle est pérenne. Par exemple, quand je suis arrivée, il fallait signer la nouvelle convention de partenariat avec l’Université Toulouse 1 Capitole. Nous sommes donc passés par des négociations pour s’assurer que la vision du gouvernement se reflétait bien dans cette nouvelle convention, à savoir l’appropriation progressive des diplômes par le ministère de l’Education.

- Appuyer les formations en phase de création avec en 2017 le lancement du Master en Sciences Economiques et Sociales en partenariat avec l’université de Toulouse, qui vient prolonger la licence AES. Ainsi que le Master en Aménagement et Développement des Territoires océaniens (ADT) en partenariat avec l’Université de Nouvelle-Calédonie (UNC). Cette année, en 2018, le lancement de la licence tourisme-hôtellerie. Et pour 2019, une nouvelle licence dans le secteur de l’environnement ainsi qu’une version en ligne de la licence AES.

- Appuyer la mise en place du cadre légal de la future université avec la réforme de la loi sur l’éducation.

- Appuyer le développement des infrastructures dédiées à la future université avec le suivi des constructions, incluant notamment le chantier FICOL qui va prochainement débuter.

- Appuyer le bureau des bourses, pour s’assurer que la politique soit aussi en adéquation avec les projets du gouvernement. Car depuis 2017, il y a maintenant des bourses proposées aux étudiants qui veulent suivre des études supérieures bilingues au Vanuatu. Et depuis cette année, il y a également des bourses réservées aux étudiants souhaitant suivre le programme master bilingue, alors qu’auparavant ces bourses étaient réservées aux professionnels souhaitant entamer une formation au cours de leur carrière.

- Appuyer tous les projets qui peuvent entretenir le rapprochement entre la Nouvelle-Calédonie, la France et le Vanuatu, toujours au niveau de l’enseignement supérieur bilingue.

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Expertise France : L’agence française de coopération technique internationale

Pouvez-vous nous expliquer plus en détails ce qu’est Expertise France ? Quels sont vos partenaires ?

Expertise France est l’agence française de coopération technique internationale. Elle conçoit et met en œuvre des projets destinés à contribuer au développement équilibré des pays partenaires, conformément aux objectifs de développement durable (ODD) de l’Agenda 2030 et aux priorités de l’action extérieure de la France.
Dans ce cadre, Expertise France m’a confié une mission auprès du Ministère de l’Education et de la Formation du Vanuatu. Mon employeur « local » est donc ce ministère et plus précisément la direction de l’enseignement supérieur et technique.

Cette direction, créée en 2015, avec à sa tête Jean-Marie Virelala, ancien directeur de l’IFEV (Institut de Formation des Enseignants du Vanuatu), se développe assez rapidement. En parallèle du volet technique qui comprend la gestion du programme TVET dans lequel je ne suis pas impliquée, il y a la branche enseignement supérieur qui comprenait seulement 3 personnes à mon arrivée en comptant le directeur, à savoir Pierre Metsan, Coordinateur des formations nationales et une gestionnaire administrative. Depuis ma prise de poste, nous avons déjà recruté 3 personnes supplémentaires pour faire face au développement des projets.

Avant d’aborder le sujet de l’université nationale du Vanuatu, est-ce que vous pouvez nous donner un aperçu du système éducatif vanuatais passé et présent, afin de nous aider à saisir les enjeux ?

Je ne suis pas une experte de l’enseignement primaire, mais je sais que les premières classes sont passées progressivement en langue vernaculaire.

Concernant l’enseignement secondaire, il est encore tel qu’hérité au lendemain de l’indépendance avec ces deux systèmes parallèles qui coexistent. Le système francophone et anglophone. Au niveau primaire, la réforme d’unification a été lancée il y a 5 ou 6 ans, ce qui n’est pas le cas au niveau secondaire.

Ces deux systèmes ne diffèrent pas qu’au niveau de la langue, mais également au niveau du fonctionnement. Les anglophones suivent vraiment le modèle anglo-saxon, en laissant les étudiants choisir leurs cours au secondaire ce qui les orientera plus tard vers l’université, alors que chez les francophones il y a deux filières (lettres ou sciences) à partir de la 12ème année.

Autre différence : le diplôme obtenu dans les filières anglophones à la fin de l’année 13ème, est un diplôme régional qui leur permet d’évoluer dans les universités de la région, notamment l’USP. Alors que le diplôme des filières francophones en année 13 est un diplôme national, qui doit être complété par le DAEU, pour donner accès aux universités françaises ou francophones.

A noter qu’avec leur diplôme de 13ème, les francophones peuvent intégrer des universités du système anglo-saxon si leur niveau d’anglais est assez bon.
Pendant des années, les établissements secondaires francophones proposaient les cours d’anglais de l’USP, mais cela avait un coût assez élevé ce qui a engendré l’arrêt de cette offre dans certains établissements. Cependant, le niveau d’anglais des francophones est relativement bon, car il est enseigné de manière obligatoire jusqu’en 14ème, ce qui n’est pas le cas du français dans les cursus anglophones, qui n’est obligatoire que jusqu’en 11ème année. A titre d’exemple, quand j’étais au DAEU, tous les ans, la moyenne d’anglais des étudiants francophones tournait aux alentours de 15/20.

Actuellement quelles sont les possibilités d’enseignement supérieur au Vanuatu ?

Ici, nous avons l’Autorité de Qualification du Vanuatu (AQV), qui accrédite les diplômes sur une échelle de 1 à 10. De 1 à 4, cela qualifie les formations pré-universitaire, les notes 5 et 6 correspondent à un diplôme supérieur, mais c’est seulement à partir du niveau 7 (licence) qu’on entre dans l’enseignement supérieur. Pour information, le 8 c’est le niveau Master 1 ou licence avec mention, le 9 c’est le master et 10 le doctorat. Et par exemple, l’Institut National Technique du Vanuatu (INTV) ou l’IFEV ne sont pas encore au niveau 7, qui est le premier palier de l’enseignement supérieur.

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Nouveaux bâtiments dédiés à l’enseignement supérieur

Jusqu’en 2013, et la création de la licence francophone AES, il n’y avait que l’USP qui offrait des possibilités d’études supérieures. L’USP est une université régionale avec 12 pays membres dont le Vanuatu, à ce titre le gouvernement cotise pour son fonctionnement. Les étudiants peuvent étudier au Vanuatu ou dans les autres pays membres en fonction de la spécialisation souhaitée. La première année peut être faite au Vanuatu avec des tutorats en ligne. La plupart des étudiants vont à Fidji car il y a tout ce qui concerne les sciences (techniques, marines, ingénierie…). L’offre de formation de l’USP va jusqu’au doctorat.

On peut dès lors se demander la pertinence de créer une université nationale s’il existe déjà une université régionale. Il faut tout de suite dire que ces deux universités ne sont pas antinomiques, l’une et l’autre vont coexister, elles sont toutes les deux importantes.

L’université nationale n’a pas vocation à répondre à toutes les demandes d’études supérieures. Le problème de l’université régionale est qu’elle oblige les étudiants souhaitant suivre certaines filières à étudier hors du Vanuatu, et donc à être souvent dépendants de l’attribution d’une bourse. L’idée avec l’université nationale est donc de proposer des formations sur place, moins chères pour les étudiants, afin de démocratiser l’accès aux études supérieures.

Le format bilingue des formations de licence et master en cours de développement est également fondamental car il correspond à la spécificité du Vanuatu dans la zone pacifique. Cette richesse tirée de son histoire doit être valorisée.

Pour conclure pourriez-vous résumer la politique actuelle du gouvernement en matière d’enseignement supérieur ?

Aujourd’hui c’est très clair, il y a une volonté forte de la part du gouvernement mais aussi des députés de l’opposition, de développer des filières de formations supérieures bilingues en vue de la création d’une université nationale. Pour se faire, il faut aussi repenser en profondeur le système éducatif, et notamment au niveau secondaire afin d’avoir des élèves qui ont déjà un bon bagage linguistique aussi bien en français qu’en anglais.

Une réforme pour le secondaire a été conçue en 2009 mais elle n’est pas encore appliquée. Il est évident que cela va devenir impératif de la mettre en place rapidement, car les cours intensifs de langue au niveau licence ont aussi un coût très important, et pourraient décourager les élèves anglophones, alors qu’ils ont eux-aussi le droit et l’envie de suivre des études supérieures chez eux.

Merci beaucoup pour toutes ces réponses qui permettent d’avoir une assez bonne idée du système éducatif au Vanuatu et des enjeux du développement de l’enseignement supérieur. Pour en savoir plus sur la future Université Nationale du Vanuatu avec des filières bilingues, nous vous invitons à consulter l’article suivant : https://vu.ambafrance.org/L-Universite-Nationale-du-Vanuatu

Dernière modification : 12/04/2018

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