Entretien avec l’acteur Rufus.

Profitant de la venue de Rufus au Vanuatu et de son spectacle, « Rufus joue les fantaisistes » qui s’est déroulé à l’Alliance Française de Port-Vila ; nous avons passé un petit moment avec cet acteur de théâtre et de cinéma. Avec plus de 100 films à son actif, Rufus nous propose une vision bien à lui du cinéma, du théâtre, de la poésie et de la création.

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Rufus sur la scène improvisée de l’Alliance Française avec Georges Cumbo, le directeur. © Ambassade de France

Vous avez déclaré aux élèves du Lycée Français de Port-Vila que vous aviez abandonné votre troisième année d’étude de médecine pour vous lancer dans la comédie, pouvez-vous nous en dire plus ?

Globalement, j’ai compris que tous les cours étaient des cours sur les maladies mais qu’aucun cours ne portait sur la santé. Alors que moi, ce qui m’intéressait c’était la santé pas la maladie.

Je me souviens aussi d’un jour où j’étais externe, il y avait une jeune fille très belle de 20 ans qui était sur un chariot dans le couloir ; et l’interne avait laissé une note en disant qu’on ne pouvait plus rien faire pour elle et qu’il fallait la laisser tranquille. Je trouvais ça absolument scandaleux que cette fille qui était très belle, très pâle et qui avait 20 ans comme nous, puisse être décrétée, par la médecine, irrécupérable. Je me suis dit alors que je n’avais pas envie de faire ce métier, c’est pour ça que j’ai préféré arrêter et que j’ai commencé à vouloir faire rire les gens.

D’après vous, quelle est la place et l’importance du rire dans nos sociétés ou dans la construction d’un individu ?

Récemment, j’ai fait un sketch intitulé Rufus et Basile au Gala de l’Union, où j’ai travaillé avec une troupe de clowns qui font partie d’un ensemble qui s’appelle le « clown médecin ». L’idée est d’aller dans les hôpitaux pour faire rire les enfants, et on a remarqué que les enfants qui rient guérissent beaucoup plus vite et beaucoup mieux que les enfants tristes. Donc il me semble que le rire a sa vertu par rapport à ma vocation originelle de soigner les gens.

Vous avez commencé à tourner en 1968, avez-vous pris part à au mouvement de Mai 68 et est-ce que cela a touché le milieu du cinéma et du théâtre ?

Déjà, on avait fait un film extrêmement turbulent qui s’appelait « Les encerclés », qui a été diffusé pendant mai 68 à Paris. Le film avait été réalisé par Christian Gion avec mes deux amis : Brigitte Fontaine et Jacques Higelin. En fait, on a tourné trois court-métrages qu’on a mis ensemble pour faire un long-métrage, car on n’avait pas assez de sous et çà paraissait plus facile. Et c’est vrai qu’avec Brigitte et Jacques, on était partout, à la Sorbonne, à l’Odéon…On suivait le mouvement, on était là, dans les gaz lacrymogènes.

Et c’est dans cette ambiance qu’on a décidé de quelque chose de très solennel, à savoir qu’on ne serait pas récupérés par le système. On ne voulait pas se vendre. On avait cette espèce d’éthique, on était là pour faire de la poésie, pour transmettre de l’Art, des chansons, des poèmes, des pièces de théâtre…Ce qui fait que je me suis assez rapidement détourné du cinéma, pensant que celui-ci était une histoire beaucoup plus commerciale que le théâtre.

Cette espèce d’option de non-récupération, d’intégrité, ça nous a poursuivis assez longtemps. Brigitte par exemple a tenu jusqu’à aujourd’hui dans cette situation folle, qui fait d’elle dans le monde du show business un OVNI, mais c’est une femme d’une puissance extraordinaire sur scène et dans son écriture ; je crois que c’est un des grands poètes de notre époque.

Donc dans ce mouvement de Mai-68 d’aspirations à la liberté, il y avait aussi pour nous cette notion d’intégrité.

Justement aujourd’hui est-ce que vous pensez qu’un choix de carrière comme celui de Brigitte Fontaine soit encore possible ? Comment trouver le juste milieu entre produire des films ou des pièces audacieux et qui en même temps assurent une certaine rentabilité, afin d’attirer les financements ?

Il est vrai qu’une équipe de tournage c’est une quinzaine de personnes, c’est beaucoup de matériel onéreux, c’est beaucoup d’argent. On considère comme petits films ceux qui ont coûté moins d’un million et demi d’euros. Mais il arrive qu’il y ait des types très bizarres comme Poelvoorde qui fait un film en noir et blanc avec deux copains et il casse la baraque. Donc les miracles sont possibles.

A mon avis, quand on est bien centré, quand on sait ce qu’on vise, on atteint les cibles. Il faut savoir ce qu’on veut. Il faut avoir une chose à dire, bien viser et normalement on l’a. Donc je ne suis pas désespéré par rapport à cet argent qui se gagne. Par exemple, je trouve que Luc Besson c’est un génie du cinéma, il adore vraiment ce qu’il fait, il met les moyens, il a une générosité de cœur, il n’hésite pas, il ose faire des choses nouvelles. Donc on peut être riche et intègre aussi.

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Le spectacle de Rufus à l’Alliance Française de Port-Vila. © Alliance Française de Port-Vila

Depuis vos débuts, est-ce que vous constatez une différence entre les pièces ou les rôles qu’on vous proposait à vos débuts et maintenant ?

Moi j’ai toujours aimé le théâtre de Becket, c’est-à-dire un théâtre un peu décalé par rapport à ce que les gens perçoivent. Et je me rends compte que ce genre de théâtre est devenu très populaire avec des œuvres comme celles de Chevallier et Laspalès, qui mine de rien remettent en place la métaphysique de Becket avec un énorme succès populaire. Alors qu’oser faire du Becket à l’époque où il le faisait, c’était quasiment inconcevable. En 1952 il est encore censuré. Sa liberté d’écrire a été bien reçue, enfin. Je pense qu’il y a eu une émergence de la conscience qui est en cours d’évolution.

Moi j’ai été libre toute ma vie, alors que la plupart de mes prédécesseurs se suicidaient ou devenaient alcooliques. Les gens qui avaient cette audace, cette invention, ils tombaient comme des mouches. Moi je vais bien, et je continue à jouer. Donc je pense qu’il y a de la place pour la création, pour l’invention, car les gens ont besoin de savoir comment vivre.

Dans votre longue carrière vous avez côtoyé des réalisateurs et producteurs français et étrangers, avez-vous senti une réelle différence culturelle dans la manière de travailler ?

A mes débuts, j’ai travaillé avec un des très grands producteurs d’Hollywood et des Etats-Unis, Jerry Bruckheimer, et il m’avait dit « Rufus, ne reste pas en France, tu ne feras rien ». Il avait cette impression qu’en France, on n’osait pas créer, on n’avait pas l’audace de la création.

Et c’est vrai que ce jour-là, je tournais « Il était une fois la légion » avec Gene Hackman, qui traitait de la Guerre du Rif, entre la Légion Etrangère et les tribus marocaines. C’était un film très audacieux, car même après 20 ans en France, on ne pouvait pas faire un film sur la Guerre d’Algérie, alors qu’aux Etats-Unis ils n’hésitaient pas du tout. Et on fait un film qui est un chef d’œuvre, où on disait des choses très intéressantes, mais le film a fait à peu près zéro entrée en France.
La frilosité est partout. Par exemple, quand Jean-Jacques Annaud choisit Sean Connery pour tourner dans « Le nom de la rose », il perd son producteur, car celui-ci voyait seulement en Sean Connery le James Bond .

A chaque fois qu’il y a une frontière à franchir, qu’il y a un créateur audacieux, il y a un certain honneur à s’y coller. Par exemple, récemment j’ai vu un film réalisé par un couple, Pascale Ralite et Colombie Savignac, je me suis dit, c’est fou à quel point le langage de ce film est féminin et j’ai l’impression que ce film me dit plus qu’un langage d’homme. Et c’est vrai que quand les femmes arrivent dans le cinéma, elles apportent une autre perception du monde, dans laquelle je me retrouve plus facilement. Je vois les ouvertures, les créatrices, je vois une lueur d’espoir.

Vous avez déclaré que vous adoriez le théâtre de Becket, qu’est-ce qui vous plaît dans cet auteur et dans ses pièces ?

Mon premier boulot a été régisseur pour « En attendant Godot », ensuite j’ai continué à fouiller cet auteur, qui est inexplicable. Si on demande à Becket « Vous avez voulu dire quoi ? », il ne répondra pas, il dira qu’il a mis tout ce qu’il avait à dire dans ses pièces, il ne peut pas dire plus que ce qu’il a dit dans sa formulation poétique, il ne peut rien ajouter. Il s’exprime par sa poésie, et non pas par commentaires comme ceux que nous sommes en train de faire avec cet entretien.

C’est cette poésie que j’aime, cet autre langage. Quand j’ai fini mes études, le proviseur a écrit sur mon bulletin final « élève curieux ». Donc je suis curieux, je vais à l’aventure de ce que je peux découvrir, et en même temps c’est assez curieux d’être comme çà, c’est-à-dire d’être bizarre. Je suis curieux et bizarre.

Un grand merci à Rufus pour sa venue au Vanuatu, sa disponibilité et pour les nombreux moments d’échanges possible !

Dernière modification : 20/05/2018

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