Entretien avec le COMSUP des FANC : Thierry Marchand

Nommé en Août 2017, nouveau Commandant Supérieur (COMSUP) des Forces Armées en Nouvelle-Calédonie (FANC), le Général de Brigade Thierry Marchand était en visite au Vanuatu du 5 au 6 mars, pour rencontrer l’ambassadeur de France, les autorités vanuataises ainsi que les partenaires militaires du pays. Il était accompagné de son chef de cabinet, le lieutenant-colonel Fabrice Wucher et de l’attaché de défense non-résident, le capitaine de frégate Stephan Litzler.

Une réception a été organisée en l’honneur de cette délégation à la résidence de France, en présence des représentants diplomatiques et des autorités vanuataises. A cette occasion, le Général a bien voulu se prêter à un entretien, n’éludant aucune question, de la coopération militaire dans la zone, au processus d’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie en passant par l’influence chinoise et la coopération au Vanuatu.

JPEGMon Général, pouvez-vous nous résumer votre parcours personnel qui a abouti à votre nomination en tant que COMSUP des FANC en Août 2017 ?

J’ai suivi une carrière de militaire assez classique avec des affectations dans des régiments opérationnels. Après ma sortie de Saint-Cyr, j’ai commencé dans la Légion étrangère. Puis, j’ai également eu des postes en état-major, en cabinet ministériel, en école… Il s’agit d’un parcours assez classique d’officier de l’armée de Terre.
Comme général j’ai d’abord été en charge du recrutement de l’armée de terre pendant deux ans. Cela m’a permis de découvrir la jeunesse de France, ses qualités, ses défauts, mais surtout sa générosité. J’ai plutôt trouvé une jeunesse au rendez-vous, enthousiaste avec la réalité du monde moderne, une jeunesse volontaire. En deux ans, l’armée de Terre a recruté pas loin de 30 000 jeunes.

Ensuite, j’ai demandé à avoir un commandement si possible outre-mer et l’opportunité d’une affectation en Nouvelle-Calédonie s’est dévoilée à ce moment-là, où je suis donc arrivé l’été dernier.

Pouvez-vous nous expliquer les objectifs spécifiques des FANC en Nouvelle-Calédonie et dans la région ?

Les FANC ce sont environ 2000 hommes, dont 1 régiments d’infanterie, 4 navires de guerre (deux patrouilleurs, un bâtiment multi-missions, une frégate de surveillance), trois hélicoptères PUMA, deux avions CASA et deux avions Gardian.

Nous avons plusieurs missions. La première c’est de participer à la sécurité des Français et de préserver la souveraineté de notre territoire. C’est une mission que nous remplissons en Nouvelle- Calédonie et à Wallis et Futuna. Elle nous amène à nous engager dans différents segments : les évacuations sanitaires lorsque les moyens de l’État ou du territoire ne peuvent le faire, la surveillance de nos espaces maritimes et la lutte contre la pêche illégale, les premiers secours après une catastrophe naturelle comme un cyclone.

Vis-à-vis de nos partenaires et alliés nous menons ensuite de nombreuses actions de coopération soit de manière bilatérale soit dans le cadre d’accord que la France a passés avec ses partenaires. C’est le cas par exemple des accords FRANZ qui permet de s’organiser avec l’Australie et la Nouvelle Zélande pour coordonner notre aide après une catastrophe naturelle. Cela nous amène aussi à organiser des exercices régionaux et des actions de formation au profit des différents pays de la région.
C’est un peu la raison de ma venue au Vanuatu.

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Le Général Thierry Marchand aux côtés de l’Ambassadeur de France, Gilles Favret

Quels sont nos principaux partenaires en matière de coopération militaire dans le Pacifique ?

Nous travaillons beaucoup avec l’Australie, qui est un peu notre partenaire privilégié. Ce n’est pas seulement lié aux contrats de vente des sous-marins passés en 2015, c’est plus profond que cela. Nous sommes en effet deux grandes puissances actrices de la sécurité dans le Pacifique.

Dans un deuxième temps, nous travaillons également beaucoup au sein d’un groupe de 4 pays : le QUAD (Quadrilateral Defence Coordination Group), qui est un partenariat entre les États-Unis, la France, la Nouvelle-Zélande et l’Australie pour tout ce qui relève de la sécurité maritime. Ce sont des accords internationaux qui ont été passés, et qui nous obligent à nous rencontrer fréquemment pour voir comment on peut assurer la sécurité maritime dans cette zone du Pacifique. Cela va par exemple de l’appui aux pays de la zone pour contrôler leur ZEE (Zone Économique Exclusive), à l’action de contrôle des zones internationales qui n’appartiennent à personne mais qu’il faut surveiller pour savoir ce qu’il s’y passe, en passant par toute une série d’actions qui concerne les phénomènes d’insécurité dans la zone. Comme par exemple le narcotrafic, avec de plus en plus de coopération transpacifique pour l’interception des bateaux suspects, mais aussi la lutte contre la pêche illégale des Blue Boats vietnamiens qui viennent pêcher les holothuries.

Ces actions avec nos grands partenaires ne nous empêchent pas de développer beaucoup d’autres actions de coopération avec les états insulaires du Pacifique comme le Vanuatu

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Les navires des FANC en formation.

Comment un pays comme le Vanuatu, qui n’a pas officiellement d’armée, peut-il assurer sa défense et quel rôle jouent les FANC ?

J’ai rencontré le colonel Robson Iavro qui dirige la Force Mobile du Vanuatu (VMF). Même s’il dirige une force de sécurité intérieure, ses hommes sont habillés comme des soldats, ils ont des armes fonctionnelles, et l’organisation d’ensemble ressemble beaucoup à une petite armée nous travaillons avec la VMF comme nous le faisons avec les forces fidjiennes ou tongiennes. La Police Nationale française est également engagée dans ce partenariat

Nous prêtons une grande attention au Vanuatu, parce que ce sont nos voisins les plus proches, parce que l’histoire nous rapproche beaucoup de ce pays, parce que la francophonie est un lien fort, et parce que le nombre de ressortissants français est beaucoup plus important. Près de 2000.

A votre avis, quels sont les risques et les menaces qui pèsent sur la zone Pacifique ?

Chez les militaires, on distingue toujours les risques des menaces. Une menace c’est quelque chose qui est lié à une volonté hostile, qui fait référence à la notion d’ennemi. Un risque c’est la gestion des événements, des catastrophes.
Ici on est sur une zone de faible menace et de forts risques. Donc la priorité de notre action c’est d’être plutôt capable de gérer des actions qu’on appelle HADR (Humanitarian Assistance Disaster Relief), donc tout ce qui va tourner autour d’interventions rapides dans des cas de catastrophes naturelles. Il n’y a pas pour l’instant d’intentions hostiles clairement établies dans cette partie du Pacifique.

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Arraisonnement de blue boats vietnamiens par les FANC.

Au Vanuatu, on constate une influence chinoise de plus en plus importante, qu’en est-il au niveau militaire, avez-vous des contacts avec des représentants de l’armée chinoise ?

Oui effectivement, je rencontre des militaires chinois un peu partout dans cette région du Pacifique, notamment à l’occasion d’exercices internationaux. Dernièrement, j’ai rencontré un général chinois lors de l’exercice Southern Katipo en Nouvelle-Zélande. Cela montre qu’ils sont déjà des acteurs de la région, même s’ils sont pour l’instant seulement spectateurs de ces exercices. Ils se montrent d’ailleurs très intéressés, ils m’ont posé des questions sur notre exercice Croix du Sud, m’ont demandé s’ils pouvaient venir…
On les sent intéressés par cette partie du monde, mais pour l’instant sur le plan militaire, ils n’en sont que des acteurs extérieurs, ce qui n’est pas le cas dans le champ économique, où ils sont déjà très fortement impliqués. En revanche, la situation aura sans doute évolué dans vingt ans.

On entend parfois circuler à Port-Vila, une rumeur accréditant la création d’une base navale chinoise sur l’île de Santo ? Si cela se concrétisait, qu’est-ce que cela impliquerait à votre niveau ?

Pour l’instant, la seule chose qu’il y a à Santo, c’est un nouveau quai, il n’y a pas de bateaux chinois.
Les militaires aiment les faits, et aujourd’hui il n’y a rien de spécial à signaler à part ce nouveau quai et l’escale d’un ou deux bateaux chinois dans l’année.

Cependant on constate que la Chine cherche à construire des points d’appui loin de ses bases comme c’est déjà le cas à Djibouti. L’implantation d’une base chinoise au Vanuatu serait un signe politique majeur qui viendrait nécessairement modifier l’équilibre dans la région, pour nous, mais aussi pour nos partenaires australiens, qui sont aujourd’hui la puissance la plus influente dans cette zone du Pacifique.

Pouvez-vous nous parler un peu de l’opération CASTOR ? Est-elle encore au programme cette année ?

Castor est un mécanisme assez ancien, que nous essayons vraiment de pérenniser et de médiatiser, pour en faire un produit phare, un produit d’appel. Il s’agit de la seule opération de coopération que les FANC mènent dans un autre pays, à l’exception des opérations ponctuelles d’aide post-catastrophes. Nous restons très attachés au Vanuatu pour les raisons déjà évoquées précédemment.

Avec la forte communauté française résidente ici, le fait que nous soyons dans l’aire de la francophonie, nous avons des obligations vis-à-vis du Vanuatu qui sont différentes des autres pays.

Une mission de reconnaissance a déjà eu lieu sur l’île de Vao, à Mallicolo, au mois de février, mais le calendrier exact de la tenue de CASTOR reste encore à finaliser.

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Hélitreuillage de personnes avec le PUMA.

L’agenda politique 2018 en Nouvelle-Calédonie pourrait amener de grands changements concernant les FANC et leur mission dans le Pacifique. Peut-on imaginer les FANC quitter la Nouvelle-Calédonie en cas d’indépendance de cette dernière ?

Je ne sais pas. L’avenir le dira. Mais ce que je sais c’est que les forces armées organisent leur action sur le moyen et long terme, en disant que le Pacifique, c’est l’océan du XXIème siècle. Notre position clé c’est la Nouvelle-Calédonie ; nous sommes là sur un balcon d’observation absolument essentiel pour comprendre ce qu’il se passe et pour agir à la mesure de nos moyens.
Et le vrai questionnement qui est posé à la France en fait c’est celui-là : quelle est l’ambition militaire française dans le Pacifique ? Ce sujet-là, me semble déconnecté du sujet du referendum sur l’organisation institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie.

En parlant de stratégie militaire française, vous qui avez une grande expérience de l’armée, comment jugez-vous son évolution depuis vos débuts, notamment l’adéquation entre les ambitions et les moyens mis en œuvre ?

La professionnalisation de l’armée, et donc la suppression du service national, s’est traduite dans les faits par un rétrécissement permanent de l’outil militaire. Et j’arrive en fin de carrière sur ce que j’appelle un point d’inflexion qui est très précisément situé autour de l’année 2015, l’année où la France a été frappée de plein fouet par une menace, et durant laquelle elle a redécouvert ce qu’étaient un adversaire, un ennemi, une agression et l’importance d‘un moyen militaire pour y faire face.

On a vécu quand même pendant presque deux décennies dans le fantasme et l’illusion de la paix perpétuelle, de la guerre dépassée, un ensemble de choses qui nous ont faire croire qu’on peut se passer de défense forte. Or la France ne peut pas se passer d’une défense forte. Et j’observe en fin de carrière, depuis 2015 que nous sommes sur un rebond qui nous amène à de nouvelles approches dans la loi de programmation militaire en cours de négociation, qui devrait permettre à la France de connaitre une hausse de ses moyens militaires, jusqu’à atteindre ce fameux objectif de 2% du PIB, fixé par le président de la République.

Au-delà des chiffres, ce que je note c’est que psychologiquement les Français ont évolué très fortement depuis 2015, lorsque très subitement ils ont vu des militaires dans la rue avec des armes pour garantir leur sécurité ; je pense que ça a réellement représenté un électrochoc très fort qui aujourd’hui se traduit par des moyens budgétaires croissants qui devraient nous amener à une posture de suffisance. C’est tout l’enjeu de la période actuelle, entre maintenant et 2025, de suivre ce chemin qui doit amener à redonner à la France un outil militaire digne de ce nom.

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Retour de mission au soleil couchant.

Et l’évolution vers une armée de défense européenne, c’est quelque chose qui vous paraît souhaite, possible, crédible ?

Souhaitable surement. Possible pas encore vraiment. Mais je vous en reparlerai le jour où le premier soldat tombera au combat avec un drapeau européen sur la manche. Pour l’instant, on meurt pour son pays même si on peut déjà coopérer militairement avec nos voisins européens.

Est-ce que la démission du Chef d’Etat-major des Armées, Pierre de Villiers, en juillet 2017 a eu un impact sur les FANC comme cela a pu être le cas à Paris ?
Non pas vraiment d’impact à Nouméa.

Cependant cela a eu le mérite de faire découvrir aux Français qu’il y avait un Chef d’Etat-major des Armées (CEMA), qu’il y avait des militaires dans l’entourage du chef d’Etat qui pouvaient ne pas être d’accord et qui pouvaient faire entendre leur voix.
Au-delà de l’événement, on a changé de CEMA et on continue à avancer. Et avec les premiers retours de la loi de programmation militaire, il n’y a pas beaucoup de changements par rapport à ce qui était prévu avant le départ du général de Villiers.
Mais cela a eu le mérite de remettre le fait militaire dans le débat public et dans la culture française.

Justement si à l’époque de la suppression du service militaire, il y avait eu des voix qui s’étaient élevées pour s’opposer à cette décision, est-ce que cela aurait pu changer ?

Le fonctionnement militaire veut que la parole est libre jusqu’à la décision, comme lors d’une opération militaire. Lorsque la décision est prise, l’important ensuite c’est de conduire l’action dans la ligne qui a été arrêtée. C’est ce que les militaires ont fait au moment de la décision politique de suspension du service national. Et c’est ce qu’ils continueront à faire sur d’autres sujets.

Dernière modification : 24/05/2018

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