Portraits de femmes du Vanuatu (3/4)-Yasmine Björnum

Continuons notre série à la rencontre de femmes qui contribuent à créer le Vanuatu d’aujourd’hui. En ce 8 mars, et pour célébrer la Journée Internationale des Droits de la Femme, nous vous proposons un entretien grand format avec Yasmine Björnum, fondatrice du site Internet Sista dédié aux filles et femmes du Vanuatu, et également une des féministes les plus engagées du Vanuatu.

Yasmine est aussi une artiste qui exposera ses œuvres lors de l’exposition organisée par l’Alliance Française, intitulée Voix de Femmes (VF), dont le vernissage aura lieu le lundi 12 mars à 17h.

JPEGYasmine, pouvez-vous nous raconter plus en détails votre histoire personnelle qui vous à amener à créer Sista ?

Mon père, qui était suédois, travaillait dans le Pacifique, quand il a décidé de venir s’installer au Vanuatu, une semaine après que le pays soit devenu indépendant en 1980.

Il décrivait le Vanuatu de l’indépendance comme le Far West, où se côtoyaient beaucoup de personnages haut en couleurs. Comme par exemple, mon père, qui était un des pionniers de l’industrie du transport maritime au Vanuatu. En 1986, il a fait venir ma mère depuis les Philippines et je suis née trois ans plus tard.

En tant que fille d’immigrés, je n’avais pas une famille très grande au Vanuatu à part mes parents, mes deux frères et ma sœur. Bien que je me considérais fièrement comme une citoyenne vanuataise, c’était un pays avec des liens communautaires forts, et il m’est apparu assez clairement que j’étais déconnecté de la culture et de la Kastom vanuataise. Se faisant, j’ai eu des problèmes à m’identifier à ce pays insulaire de 270 000 habitants, qui a une des diversités linguistiques les plus importantes au monde. C’est pourquoi, j’ai quitté le Vanuatu pour l’Australie en 2009.

J’ai demandé la nationalité australienne, j’ai abandonné mon passeport vanuatais et j’ai déménagé à Sydney. Une grossesse imprévue m’a obligé à abandonner l’université, où je suivais un cursus de communication en écriture créatrice. J’ai quitté l’Australie pour la Nouvelle-Zélande afin d’y rejoindre ma mère. Elle était la seule personne dont j’étais sûr qu’elle me soutiendrait inconditionnellement et qu’elle m’aiderait à élever mon enfant.

L’Australie et la Nouvelle-Zélande ayant des accords, le gouvernement néozélandais m’a aidé à couvrir les coûts de santé pour mon enfant et pour l’accouchement. Le gouvernement m’a également donné des allocations et a accordé la nationalité néozélandaise à ma fille. Malgré le fait que je traversais une période très difficile, du fait du rejet de ma fille par son père et la conséquence de devoir l’élever toute seule, j’ai été réconfortée par l’aide que je recevais de la part de ces gouvernements. L’amour et la gentillesse de ma mère m’ont également beaucoup aidé à remonter la pente et à devenir mère.

Quand ma fille est née en avril 2015, ma seule préoccupation était de savoir comment est-ce que j’allais faire pour l’élever. Je n’avais aucune envie ni d’intention de m’engager dans une nouvelle relation, mais j’ai rencontré mon conjoint actuel qui vivait au Vanuatu et qui m’a encouragé à revenir à la maison.

L’expérience de mère célibataire m’a permis de comprendre mes privilèges. Je ne peux pas imaginer comment j’aurai gérer la situation si j’étais une mère célibataire au Vanuatu durant ma grossesse et la naissance. Si j’avais seulement eu la nationalité vanuataise, je n’aurai pas pu avoir accès à des soins obstétriques de qualité, à des allocations gouvernementales, à des prêts et à l’opportunité de poursuivre ma formation supérieure sans avoir à m’inquiéter. Si je n’avais pas un réseau familial fort et ouvert d’esprit, qui comprenne ma situation, j’aurai pu être punie physiquement et être stigmatisée pour avoir eu un enfant en dehors du mariage.

La réalité que beaucoup de mes sœurs vanuataises doivent affronter m’a pousser à travailler dans le domaine des droits des femmes. Je suis revenue au Vanuatu en janvier 2016 et en avril 2016, j’ai lancé Sista.

Comment dériveriez-vous Sista ?

Sista c’est une plateforme pour célébrer les différentes femmes du Vanuatu. L’objectif est également de leur donner un espace pour qu’elles puissent faire entendre leurs voix et partager des informations, afin de les rendre plus autonome et confiantes dans leurs choix.

Sur le long terme, j’aimerai que Sista devienne un centre d’apprentissage pour les filles et les femmes pour travailler dans des domaines artistiques (photographies, mode, écriture, arts, dessins…). Je crois que les arts, les médias et la communication sont des outils très importants pour s’exprimer et propager des messages positifs.

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Catégories d’articles du site Sista

Quels sont les types de difficulté que vous avez rencontrés en lançant Sista ?
Au début, mon objectif était de me concentrer davantage sur la volonté de créer un impact plutôt que des profits. Mais pour faire de Sista une organisation pérenne, les revenus sont essentiels.

Mon but pour Sista est de devenir une entreprise dictée par une conscience sociale, un hybride entre une entreprise et une association pour le développement. Je suis encore en train de chercher comment avancer consciencieusement, et je me suis déjà connecté avec une équipe incroyable de femmes, qui ont été essentielles dans la réflexion de savoir ce que devait devenir Sista.

En général, la plupart des retours à propos de Sista sont positifs. En tant que rédacteurs, nous avons déjà expérimenté certaines résistances de la part de départements du gouvernement à propos d’articles concernant les droits de la communauté LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres).

Est-ce que votre travail à Sista vous occupe à plein temps ?

Non, car cela ne rapporte rien. En ce moment, je travaille à mi-temps comme coordinatrice communication et plaidoyer pour l’association ActionAid Vanuatu. J’écris également de manière occasionnelle des articles pour le Daily Post.

ActionAid Vanuatu est une association qui est dictée par des objectifs féministes et qui travaille à travers des collectifs dirigés par des femmes afin d’identifier les causes structurelles d’injustice. Sur le long terme, l’objectif est de changer l’équilibre des pouvoirs et des ressources en faveur des femmes. Au lieu de juste les voir comme des bénéficiaires passives, ActionAid crée des espaces pour que les femmes puissent faire entendre de manière collective et forte leurs voix dans les débats et les décisions qui affectent leurs vies.

Notre objectif est de leur faire prendre conscience de leurs droits, mais aussi de travailler avec elles pour discuter de leurs problèmes, entendre leurs solutions, afin qu’elles puissent réclamer le pouvoir et prendre le leadership. Bien sûr, cela prend un peu plus de temps que de simplement racheter un tuyau d’eau ou une nouvelle citerne à eau.

De plus, dans tous les projets que nous lançons, nous nous assurons que les demandes des femmes sont prises en compte dans la construction des dits projets.

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"Élever vos voix plutôt que vos poings", article de Sista

Comment est-ce que vous dériveriez la situation des femmes au Vanuatu ? Est-ce que cela a évolué depuis votre enfance ?

Pour moi, la situation n’a pas radicalement changé depuis mon enfance. Un léger changement a été initié dans les années 2000, et plus particulièrement depuis le cyclone Pam en 2015. Je pense que le cyclone a vraiment mis en évidence les inégalités auxquelles les femmes étaient confrontées en termes de tâches ménagères. Cela a aussi surligné d’autres problématiques comme les violences basées sur le genre ou comment le changement climatique impactent davantage les femmes que les hommes.

Bien qu’il y ait beaucoup de projets aujourd’hui qui sont supposés soutenir une approche de promotion féminine, cela n’est pas suffisant. C’est vrai que c’est agréable et rassurant de cocher une case et de clamer qu’il y a une égalité des genres dans par exemple la formation des CDCCC (Comité communauté de gestion des catastrophes naturelles), mais cela n’est pas efficace si les femmes se contentent de suivre ce que les hommes disent. Elles doivent être reconnues comme des leaders et exprimer leurs points de vue, afin de contribuer de manière significative au processus de prise de décision.

Il y a certaines femmes plus âgées, qui pensent que le leadership des femmes va prendre du temps, à cause du poids de la culture et de l’Eglise. D’un autre côté, beaucoup de femmes de la jeune génération pensent comme moi et souhaitent un changement rapide.

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"Qu’est ce que le viol ?" Article de Sista.

Pensez-vous que ce genre de changement culturel peut se passer dans la douceur en travaillant étroitement avec les associations religieuses et les représentants coutumiers ?

Les femmes ont déjà travaillé avec les piliers de la société vanuataise, que sont la Kastom et l’Eglise, et il n’y a eu que de légères améliorations. #TimesUp
La voix des femmes doit être entendue tout de suite. On me dit souvent que cela prendra du temps pour les femmes d’obtenir des positions où exercer un vrai leadership et que je « dois faire attention » de ne pas offenser le statu quo ; en tant que féministe j’accepte cette résistance, qui provient du démantèlement des structures du pouvoir en place.

Je crois aussi que nous n’avons plus le temps, le changement climatique est après nous et son impact est évident dans la zone Pacifique. On a besoin des voix des femmes pour limiter cet impact, car ce sont elles qui sont le plus affectées.

De quoi êtes-vous le plus fière dans votre vie ?

C’est cliché, mais ma fille est ma plus grande fierté. Je suis également fière de Sista, c’est un témoignage aux jeunes femmes de l’impact que nous pouvons avoir avec des moyens limités mais une grande énergie.

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Yasmine Björnum

Merci Yasmine pour avoir partagé ses idées avec nous et bonne continuation à Sista.
Plus d’informations :
Sista : http://www.sista.com.vu/
Exposition Voix de Femmes (VF) : https://www.facebook.com/events/194456484473299/

Dernière modification : 24/05/2018

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